Le rêve de l’équipe nationale masculine palestinienne de football d’accéder aux demi-finales de la Coupe arabe s’est terminé à la 115e minute du match contre l’Arabie saoudite, lorsque, sur un score de 1 à 1, Mohamed Kanno, milieu de terrain de l’Al Hilal de Simone Inzaghi, a marqué le but décisif de 2 à 1 derrière Rami Hamedeh. L’Arabie saoudite en demi-finale et la Palestine à la maison, si l’on peut dire ainsi pour une équipe nationale contrainte depuis des années à jouer loin de son pays et de son peuple.
Tel est le verdict amer du terrain qui a, à juste titre, plongé tous les supporters palestiniens dans le désarroi. Car non seulement ils y avaient espéré, mais, vu le déroulement du match, ils y avaient aussi cru. Des émotions contrastées que seuls ceux qui aiment le football peuvent ressentir. Et après tout, c’est peut-être cela qui rend le football si beau et si populaire. Un but encaissé à 5 minutes des tirs au but qui a le goût de la déception. C’est ainsi que s’achève le parcours de la Palestine dans la Coupe arabe. Mais ce parcours n’est pas une défaite, c’est plutôt l’une des plus grandes victoires de l’histoire du sport palestinien : une victoire d’identité, de résistance, de liberté et de fierté nationale.
La Palestine n’était jamais allée aussi loin dans la compétition continentale. Lors de ses précédentes participations, elle n’avait jamais remporté de victoire, et encore moins réussi à passer le tour préliminaire. Elle n’avait jamais montré un tel niveau de jeu et une telle détermination. C’est précisément pour cette raison que les résultats obtenus dans cette compétition, et avant cela dans les qualifications pour la Coupe du monde 2026 et la Coupe d’Asie 2024, ne représentent pas seulement une page sportive importante, mais un véritable témoignage historique. C’est le résultat d’une résistance structurelle, quotidienne, physique et mentale, contre l’occupation et les politiques d’apartheid israéliennes.
Une équipe qui a surmonté tous les obstacles imaginables, qui joue systématiquement loin de son territoire : aucun des matchs à domicile de l’équipe nationale palestinienne n’a été disputé en Palestine. L’occupation, les restrictions de mouvement et le génocide en cours rendent impossible l’organisation de compétitions de quelque niveau que ce soit. Sans compter le fait qu’à ce jour, la quasi-totalité des infrastructures sportives a été rasée. Pendant la préparation de la Coupe d’Asie 2024, les séances d’entraînement ont été interrompues à plusieurs reprises par des alertes et des nouvelles en provenance de Gaza, où l’on était (et on est toujours) confronté à l’une des offensives sionistes les plus violentes de ces dernières décennies. En novembre 2023, alors que l’équipe se réunissait pour la première phase de préparation, les bombardements israéliens sur Khan Younis ont détruit les maisons d’au moins deux membres du staff technique, les laissant sans nouvelles de leurs familles. Certains joueurs de l’équipe nationale, comme le défenseur Mohammed Saleh et le milieu de terrain Mahmoud Wadi, tous deux originaires de Gaza, ont déclaré publiquement avoir perdu des amis d’enfance et des cousins sous les bombes. Pourtant, ils sont restés, ils ont joué. Ils ont transformé leur douleur en concentration. Et là encore, ils ont réécrit l’histoire en contribuant à la qualification de la Palestine – pour la première fois de son histoire – pour les huitièmes de finale de la Coupe d’Asie.
Lors d’une conférence de presse avant le match décisif contre Hong Kong, le capitaine Mus’ab Al-Battat avait évoqué une équipe unie non seulement par un objectif sportif, mais aussi par un destin commun. Le destin de ceux qui doivent franchir des checkpoints, affronter une bureaucratie oppressive, se voir refuser des visas et subir des déplacements forcés rien que pour rejoindre leur camp d’entraînement. Un destin qui oblige les athlètes professionnels à s’entraîner sur des terrains sablonneux, avec un équipement précaire, dans des installations bombardées et dévastées. Pourtant, tout cela n’a pas empêché, un an plus tard, lors des qualifications pour la Coupe du monde 2026, Oday Kharoub de marquer le but qui, pendant 94 minutes, a fait rêver la Palestine contre Oman. Cela n’a pas empêché Tamer Seyam de mener l’attaque avec lucidité, ni Rami Hamadeh d’arrêter deux penalties cruciaux lors de la phase précédente des qualifications. Les histoires individuelles des joueurs s’entremêlent avec celle collective de la nation.
Car avec un génocide toujours en cours, une nation sous occupation depuis plus de 75 ans, avec des centaines de milliers de personnes contraintes d’abandonner leur terre, il devient impossible de séparer ce qui se passe sur le terrain de ce qui se passe à l’extérieur. L’équipe nationale palestinienne est aujourd’hui bien plus qu’une équipe : elle est le visage sportif d’une nation qui lutte pour exister, une voix qui s’élève au milieu du silence assourdissant de l’opinion publique internationale, un symbole qui incarne la fierté d’un peuple assiégé. Chaque passe, chaque but, chaque drapeau agité dans les tribunes est un acte de résistance. L’équipe nationale palestinienne de football est la représentation plastique du concept de « football comme espace d’identité politique » : une arène où, plus qu’un match, se dispute le droit même à la représentation, à la visibilité, à l’autodétermination. Car en Palestine, le sport n’a jamais été seulement du sport. C’est de la culture, c’est de la politique, c’est de la résistance quotidienne. Et dans cette perspective, l’équipe nationale palestinienne ne joue pas seulement pour atteindre un objectif sportif, mais pour tout un peuple en quête de paix et de liberté.
Le résultat sportif, précisément pour cette raison – aussi important soit-il – devient presque secondaire. Car la Palestine a déjà gagné. Elle a gagné en démontrant qu’elle peut rivaliser à haut niveau malgré l’occupation et un génocide en cours. Elle a gagné en conquérant la solidarité de millions de supporters et supportrices à travers le monde qui, jeudi soir encore, ont suivi d’une manière ou d’une autre les exploits de footballeurs devenus les symboles de toute une nation. Elle a gagné chaque fois que le nom « Palestine » a été prononcé dans les stades, écrit dans les chroniques sportives, diffusé en direct à la télévision internationale. Elle a gagné contre l’invisibilité et la complicité d’une partie du monde. Certainement contre celle qui nous gouverne.
Les exploits de l’équipe nationale palestinienne ont une portée immédiatement politique. Pour la Palestine, disputer un match international équivaut à être reconnue comme un sujet parmi les sujets. Le football devient une forme de représentation internationale qui dépasse les frontières, les barrières et les vetos. En l’absence d’un État pleinement reconnu par la communauté internationale, l’équipe nationale devient la Palestine elle-même. Un drapeau. Un hymne. Un groupe de joueurs qui court pour des millions de personnes. Chaque match est une lutte pour affirmer son existence, chaque dribble est un défi contre l’occupation. C’est une forme de diplomatie sportive, de représentation non officielle mais très puissante. Le football pour la Palestine est une mémoire collective, une identité culturelle, un projet politique. C’est un outil qui déplace les récits, ouvre des espaces, construit des ponts. C’est une façon de dire : nous sommes là, avec notre nom, notre drapeau, notre peuple. Comme l’a dit Susan Shalabi, vice-présidente de la Fédération palestinienne de football (PFA), « l’équipe nationale est devenue un symbole de nos aspirations nationales, de notre désir de vivre en paix comme les autres nations sous le soleil ».
La leçon à tirer de la participation de la Palestine à ces compétitions est donc profonde. Dans une perspective gramscienne, le sport est aussi un champ d’hégémonie politique et culturelle : un lieu où l’on construit le consensus, où l’on façonne les identités, où l’on exerce le pouvoir. Et lorsqu’une équipe comme celle de la Palestine parvient à s’imposer, à se faire entendre, à susciter l’enthousiasme et la solidarité, elle mène une véritable « guerre de position ». Elle montre qu’il existe un autre récit possible, qui résiste aux tentatives d’effacement et de marginalisation. Et dans cet espace conquis, le sport se transforme en résistance.
La déception face au résultat doit donc immédiatement se transformer en fierté. En une détermination supplémentaire à aller de l’avant et à ne pas abandonner. Car ceux qui ont suivi ce parcours, ceux qui ont regardé les matchs de la Palestine, ceux qui ont vu les images provenant des stades, ceux qui ont écouté les chants et lu les noms des joueurs, savent qu’ils ont assisté à quelque chose de plus important que de simples matchs de compétitions sportives. La Palestine a donné corps et visage à son histoire à travers le football. Elle a chanté, couru, lutté. Et elle l’a fait avec une dignité et une détermination incroyables. Et cela restera, quoi qu’il arrive, car comme l’a dit le milieu de terrain de l’équipe nationale, Mohammed Rashid, même si les forces israéliennes « essaient de tuer nos rêves, nous ne les laisserons pas nous barrer la route. Nous n’arrêterons jamais de rêver ».
Le parcours dans la Coupe arabe s’arrête ici. Mais c’est un point de départ, pas une ligne d’arrivée. Comme l’a déclaré l’attaquant de l’équipe nationale Oday Dabbagh au lendemain de l’élimination des qualifications pour la Coupe du monde, ce n’est pas la fin. Ce n’est qu’une autre page de leur histoire, une histoire écrite avec le sacrifice, la passion et l’esprit indomptable de la Palestine : « Nous continuerons à utiliser le football comme un message pour montrer au monde qu’il y a aussi d’autres choses en Palestine. Nous continuerons à aller de l’avant. Le rêve n’est pas terminé, il est seulement reporté ».
Car les exploits sportifs de la Palestine sont la preuve qu’il est possible de construire quelque chose d’important même dans les conditions les plus défavorables. C’est la graine d’une nouvelle génération qui rêve, croit, résiste, lutte. Et qui sait qu’un jour, ce drapeau qui flotte aujourd’hui dans les stades et dans les rues du monde entier en signe de solidarité flottera sur un terrain de la Coupe du monde pour représenter une terre enfin libre. Parce que la Palestine n’est pas seulement une équipe. C’est un peuple. Et le peuple palestinien, chaque fois qu’il tombe, se relève. Plus fort. Et plus uni.

